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Que la paix soit sur vous tous Pour ceux qui veulent approfondir leurs vocabulaires et structures franais, voici quelques contes franais lire

 
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Que la paix soit sur vous tous




Pour ceux qui veulent approfondir leurs vocabulaires et structures franais, voici quelques contes franais lire







1- Eva et le petit chat



Je m'appelle Eva le petit rat, j'ai 777 ans et je viens de Btelgeuse, dont je suis la grande reine. D'ailleurs j'y retourne assez souvent, plusieurs fois par jour, je dois bien vous l'avouer. C'est sympa Btelgeuse, vous ne connaissez pas ? Ah bon ? Alors je vais vous dcrire un peu le coin, pour que vous ne soyez pas surpris, si un jour vous venez m'y rejoindre. C'est une toile grande comme 800 fois votre soleil, trs brillante, il y fait super chaud (3500C, sortez les parasols et les esquimaux !), mais le mieux, c'est que l, on a de l'espace, pas question d'y croiser quelqu'un qui vienne vous embter : pas de va te brosser les dents, mange ta soupe, laisse ton nez, t'as eu combien la dicte, prenez votre rfrentiel de mathmatique, hou la bigleuse!.
Vous voyez, vous y tes dj alls, non


Bon, d'accord, je ne suis pas vraiment une extra-terrestre, je n'ai pas une grosse tte verte avec des yeux rouges, un petit corps fluet et 6 doigts chaque main. Je n'ai pas dbarqu dans une super soucoupe mga sophistique avec plein de boutons et de zibouibouis qui lancent des clairs, accompagne de plein de potes qui me ressemblent pour envahir votre misrable plante terre. Non, je suis ne Vire, la capitale de l'andouille, oui messieurs-dames, merci de ne pas se moquer. Mais faut pas le rpter. Ca fait quand mme plus classe dans la cour de rcr, de dire que je suis une habitante d'une autre galaxie qui s'est crase avec son vaisseau intersidral. Je leur explique que je n'ai plus assez de gnoufri (le carburant des stations services de Btelgeuse comme chacun sait) pour repartir chez moi !
Je ne suis pas sre qu'ils me croient tous quand je dis a, mais qu'est-ce que c'est fendard de les voir rouler des yeux comme des billes Ninja quand je leur raconte !!!
Je n'ai que 7 ans et demi, allez on va dire presque 8, et toutes mes dents (hi, hi, hi), sauf celles de sagesse, et celles-l, c'est pas sr qu'elles me poussent un jour a dit Papi (m'enfin, faut pas croire tout ce que dit Papi, non plus). Je vais l'cole en CE2, dans la classe de Madame Duhron. Si, c'est vrai ! D'ailleurs, si je vous disais que dans l'cole, il y a mme deux autres matresses qui s'appellent Madame Pigeon et Madame Lelivre, vous croiriez que j'invente avec le livre des fables de La Fontaine sur les genoux. Mais je vous le jure, c'est pas des carambouilles ! La cerise sur le gteau, c'est le directeur : Monsieur Lion !


Je suis plutt grande, je dpasse mme la plupart des garons de ma classe, comme a, ils n'osent pas me tirer les couettes. De toute faon, j'ai pas de couettes ! N'empche, que s'ils en avaient envie, je la leur passerais moi, l'envie, rien qu'en leur faisant mes yeux de mchant monstre !
Papa dit que je suis espabilada, c'est dire ruse en espagnol. Papa, il est d'origine espagnole, donc je suis moiti btelgeusienne, moiti espagnole, et compltement ruse !


J'ai un petit frre : mon choupinet. Choupinet, ce n'est pas son vrai prnom bien sr, c'est juste son petit nom . Non, mon frre rpond au doux nom de Landre, et aussi tout ce qui se termine par le son andre. Alors, pour lui parler, je m'amuse l'appeler Bbandre (bb Landre en plus court), Choupandre (Choupinet Landre avec le mme systme !), Tchiquinandre (a ne veut rien dire, mais je trouve a rigolo), Pied Tendre, Petit Scolopendre. Il sait que c'est lui que je m'adresse, et en plus, a le fait rire. Ah, ces bbs, faut pas leur acheter de jouets, une grande sur c'est le plus beau des jeux. Et puis, comme a, il reste des sous (enfin des euros) pour m'en acheter des jouets, moi qui n'ai pas de grande sur. Vous me direz que j'ai un petit frre C'est pas pareil, et commencez pas vouloir me contredire et m'nerver, sinon, je vous raconte pas son histoire, mon petit frre !


Je ne vous l'avais pas dit ? Ce que je vais vous narrer (ce mot l, je l'ai trouv dans le dictionnaire des synonymes, je ne voulais pas crire raconter 2 fois !), c'est donc l'arrive de mon petit frre sur la plante terre, et comment je me suis transforme en une super grande sur pendant les quelques mois qu'il a passs dans le ventre de maman.


C'est il y a presque 2 ans maintenant que commence mon histoire, lorsque j'tais en CP, mais je me souviens de tout, parce que j'ai une mmoire d'lphant, mme si j'ai des yeux de taupe ! Ca n'a rien voir ? Non, mais a donne un drle d'animal.
On va commencer par le commencement, sinon, je vous connais, vous n'allez pas suivre : le jour o j'ai appris que la famille allait bientt s'agrandir. Pour une surprise, ce fut une surprise






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Quand j'tais enfant, ma chre Aurore, j'tais trs tourmente de ne pouvoir saisir ce que les fleurs se disaient entre elles. Mon professeur de botanique m'assurait qu'elles ne disaient rien ; soit qu'il ft sourd, soit qu'il ne voult pas me dire la vrit, il jurait qu'elles ne disaient rien du tout.
Je savais bien le contraire. Je les entendais babiller confusment, surtout la rose du soir ; mais elles parlaient trop bas pour que je pusse distinguer leurs paroles ; et puis elles taient mfiantes, et, quand je passais prs des plates-bandes du jardin ou sur le sentier du pr, elles s'avertissaient par une espce de psitt, qui courait de l'une l'autre. C'tait comme si l'on et dit sur toute la ligne : Attention, taisons-nous ! voil l'enfant curieux qui nous coute.
Je m'y obstinai. Je m'exerai marcher si doucement, sans frler le plus petit brin d'herbe, qu'elles ne m'entendirent plus et que je pus m'avancer tout prs, tout prs ; alors, en me baissant sous l'ombre des arbres pour qu'elles ne vissent pas la mienne, je saisis enfin des paroles articules.
Il fallait beaucoup d'attention ; c'tait de si petites voix, si douces, si fines, que la moindre brise les emportait et que le bourdonnement des sphinx et des noctuelles les couvrait absolument.
Je ne sais pas quelle langue elles parlaient. Ce n'tait ni le franais, ni le latin qu'on m'apprenait alors ; mais il se trouva que je comprenais fort bien. Il me sembla mme que je comprenais mieux ce langage que tout ce que j'avais entendu jusqu'alors.
Un soir, je russis me coucher sur le sable et ne plus rien perdre de ce qui se disait auprs de moi dans un coin bien abrit du parterre. Comme tout le monde parlait dans tout le jardin, il ne fallait pas s'amuser vouloir surprendre plus d'un secret en une fois. Je me tins donc l bien tranquille, et voici ce que j'entendis dans les coquelicots :
- Mesdames et messieurs, il est temps d'en finir avec cette platitude. Toutes les plantes sont galement nobles ; notre famille ne le cde aucune autre, et, accepte qui voudra la royaut de la rose, je dclare que j'en ai assez et que je ne reconnais personne le droit de se dire mieux n et plus titr que moi.
A quoi les marguerites rpondirent toutes ensemble que l'orateur coquelicot avait raison. Une d'elles, qui tait plus grande que les autres et fort belle, demanda la parole et dit :
- Je n'ai jamais compris les grands airs que prend la famille des roses. En quoi, je vous le demande, une rose est-elle plus jolie et mieux faite que moi ? La nature et l'art se sont entendus pour multiplier le nombre de nos ptales et l'clat de nos couleurs. Nous sommes mme beaucoup plus riches, car la plus belle rose n'a gure plus de deux cents ptales et nous en avons jusqu' cinq cents. Quant aux couleurs, nous avons le violet et presque le bleu pur que la rose ne trouvera jamais.
- Moi, dit un grand pied d'alouette vivace, moi le prince Delphinium, j'ai l'azur des cieux dans ma corolle, et mes nombreux parents ont toutes les nuances du rose. La prtendue reine des fleurs a donc beaucoup nous envier, et, quant son parfum si vant...
- Ne parlez pas de cela, reprit vivement le coquelicot. Les hbleries du parfum me portent sur les nerfs. Qu'est-ce, je vous prie, que le parfum ? Une convention tablie par les jardiniers et les papillons. Moi, je trouve que la rose sent mauvais et que c'est moi qui embaume.
- Nous ne sentons rien, dit la marguerite, et je crois que par l nous faisons preuve de tenue et de bon got. Les odeurs sont des indiscrtions ou des vanteries. Une plante qui se respecte ne s'annonce point par des manations. Sa beaut doit lui suffire.
- Je ne suis pas de votre avis, s'cria un gros pavot qui sentait trs fort. Les odeurs annoncent l'esprit et la sant.
Les rires couvrirent la voix du gros pavot. Les oeillets s'en tenaient les ctes et les rsdas se pmaient. Mais, au lieu de se fcher, il se remit critiquer la forme et la couleur de la rose qui ne pouvait rpondre ; tous les rosiers venaient d'tre taills et les pousses remontantes n'avaient encore que de petits boutons bien serrs dans leurs langes verts. Une pense fort richement vtue critiqua amrement les fleurs doubles, et, comme celles-ci taient en majorit dans le parterre, on commena se fcher. Mais il y avait tant de jalousie contre la rose, qu'on se rconcilia pour la railler et la dnigrer. La pense eut mme du succs quand elle compara la rose un gros chou pomm, donnant la prfrence celui-ci cause de sa taille et de son utilit. Les sottises que j'entendais m'exasprrent et, tout coup, parlant leur langue :
- Taisez-vous, m'criai-je en donnant un coup de pied ces sottes fleurs. Vous ne dites rien qui vaille. Moi qui m'imaginais entendre ici des merveilles de posie, quelle dception vous me causez avec vos rivalits, vos vanits et votre basse envie !
Il se fit un profond silence et je sortis du parterre.
- Voyons donc, me disais-je, si les plantes rustiques ont plus de bon sens que ces pronnelles cultives, qui en recevant de nous une beaut d'emprunt, semblent avoir pris nos prjugs et nos travers.
Je me glissai dans l'ombre de la haie touffue, me dirigeant vers la prairie ; je voulais savoir si les spires qu'on appelle reine des prs avaient aussi de l'orgueil et de l'envie. Mais je m'arrtai auprs d'un grand glantier dont toutes les fleurs parlaient ensemble.
- Tchons de savoir, pensai-je, si la rose sauvage dnigre la rose cent feuilles et mprise la rose pompon.
Il faut vous dire que, dans mon enfance, on n'avait pas cr toutes ces varits de roses que les jardiniers savants ont russi produire depuis, par la greffe et les semis. La nature n'en tait pas plus pauvre pour cela. Nos buissons taient remplis de varits nombreuses de roses l'tat rustique : la canina, ainsi nomme parce qu'on la croyait un remde contre la morsure des chiens enrags ; la rose canelle, la musque, la rubiginosa ou rouille, qui est une des plus jolies ; la rose pimprenelle, la tomentosa ou cotonneuse, la rose alpine, etc., etc. Puis, dans les jardins nous avions des espces charmantes peu prs perdues aujourd'hui, une panache rouge et blanc qui n'tait pas trs fournie en ptales, mais qui montrait sa couronne d'tamines d'un beau jaune vif et qui avait le parfum de la bergamotte. Elle tait rustique au possible, ne craignant ni les ts secs ni les hivers rudes ; la rose pompon, grand et petit modle, qui est devenue excessivement rare ; la petite rose de mai, la plus prcoce et peut-tre la plus parfume de toutes, qu'on demanderait en vain aujourd'hui dans le commerce, la rose de Damas ou de Provins que nous savions utiliser et qu'on est oblig, prsent, de demander au midi de la France ; enfin, la rose cent feuilles ou, pour mieux dire, cent ptales, dont la patrie est inconnue et que l'on attribue gnralement la culture.
C'est cette rose centifolia qui tait alors, pour moi comme pour tout le monde, l'idal de la rose, et je n'tais pas persuade, comme l'tait mon prcepteur, qu'elle ft un monstre d la science des jardiniers. Je lisais dans mes potes que la rose tait de toute antiquit le type de la beaut et du parfum. A coup sr, ils ne connaissaient pas nos roses th qui ne sentent plus la rose, et toutes ces varits charmantes qui, de nos jours, ont diversifi l'infini, mais en l'altrant essentiellement, le vrai type de la rose. On m'enseignait alors la botanique. Je n'y mordais qu' ma faon. J'avais l'odorat fin et je voulais que le parfum ft un des caractres essentiels de la plante ; mon professeur, qui prenait du tabac, ne m'accordait pas ce critrium de classification. Il ne sentait plus que le tabac, et, quand il flairait une autre plante, il lui communiquait des proprits sternutatoires tout fait avilissantes. J'coutai donc de toutes mes oreilles ce que disaient les glantiers au-dessus de ma tte, car, ds les premiers mots que je pus saisir, je vis qu'ils parlaient des origines de la rose.
- Reste ici, doux zphyr, disaient-ils, nous sommes fleuris. Les belles roses du parterre dorment encore dans leurs boutons verts. Vois, nous sommes fraches et riantes, et, si tu nous berces un peu, nous allons rpandre des parfums aussi suaves que ceux de notre illustre reine.
J'entendis alors le zphyr qui disait :
- Taisez-vous, vous n'tes que des enfants du Nord. Je veux bien causer un instant avec vous, mais n'ayez pas l'orgueil de vous galer la reine des fleurs.
- Cher zphyr, nous la respectons et nous l'adorons, rpondirent les fleurs de l'glantier ; nous savons comme les autres fleurs du jardin en sont jalouses. Elles prtendent qu'elle n'est rien de plus que nous, qu'elle est fille de l'glantier et ne doit sa beaut qu' la greffe et la culture. Nous sommes des ignorantes et ne savons pas rpondre. Dis-nous, toi qui es plus ancien que nous sur la terre, si tu connais la vritable origine de la rose.
- Je vous la dirai, car c'est ma propre histoire ; coutez-la, et ne l'oubliez jamais.
Et le zphyr raconta ceci :
- Au temps o les tres et les choses de l'univers parlaient encore la langue des dieux, j'tais le fils an du roi des orages. Mes ailes noires touchaient les deux extrmits des plus vastes horizons, ma chevelure immense s'emmlait aux nuages. Mon aspect tait pouvantable et sublime, j'avais le pouvoir de rassembler les nues du couchant et de les tendre comme un voile impntrable entre la terre et le soleil.
Longtemps je rgnai avec mon pre et mes frres sur la plante infconde. Notre mission tait de dtruire et de bouleverser. Mes frres et moi, dchans sur tous les points de ce misrable petit monde, nous semblions ne devoir jamais permettre la vie de paratre sur cette scorie informe que nous appelons aujourd'hui la terre des vivants. J'tais le plus robuste et le plus furieux de tous. Quand le roi mon pre tait las, il s'tendait sur le sommet des nues et se reposait sur moi du soin de continuer l'oeuvre de l'implacable destruction. Mais, au sein de cette terre, inerte encore, s'agitait un esprit, une divinit puissante, l'esprit de la vie, qui voulait tre, et qui, brisant les montagnes, comblant les mers, entassant les poussires, se mit un jour surgir de toutes parts. Nos efforts redoublrent et ne servirent qu' hter l'closion d'une foule d'tres qui nous chappaient par leur petitesse ou nous rsistaient par leur faiblesse mme ; d'humbles plantes flexibles, de minces coquillages flottants prenaient place sur la crote encore tide de l'corce terrestre, dans les limons, dans les eaux, dans les dtritus de tout genre. Nous roulions en vain les flots furieux sur ces crations bauches. La vie naissait et apparaissait sans cesse sous des formes nouvelles, comme si le gnie patient et inventif de la cration et rsolu d'adapter les organes et les besoins de tous les tres au milieu tourment que nous leur faisions.
Nous commencions nous lasser de cette rsistance passive en apparence, irrductible en ralit. Nous dtruisons des races entires d'tres vivants, d'autres apparaissaient organiss pour nous subir sans mourir. Nous tions puiss de rage. Nous nous retirmes sur le sommet des nues pour dlibrer et demander notre pre des forces nouvelles.
Pendant qu'il nous donnait de nouveaux ordres, la terre un instant dlivre de nos fureurs se couvrit de plantes innombrables o des myriades d'animaux, ingnieusement conforms dans leurs diffrents types, cherchrent leur abri et leur nourriture dans d'immenses forts ou sur les flancs de puissantes montagnes, ainsi que dans les eaux pures de lacs immenses.
- Allez, nous dit mon pre, le roi des orages, voici la terre qui s'est pare comme une fiance pour pouser le soleil. Mettez-vous entre eux. Entassez les nues normes, mugissez, et que votre souffle renverse les forts, aplanisse les monts et dchane les mers. Allez, et ne revenez pas, tant qu'il y aura encore un tre vivant, une plante debout sur cette arne maudite o la vie prtend s'tablir en dpit de nous.
Nous nous dispersmes comme une semence de mort sur les deux hmisphres, et moi, fendant comme un aigle le rideau des nuages, je m'abattis sur les antiques contres de l'extrme Orient, l o de profondes dpressions du haut plateau asiatique s'abaissant vers la mer sous un ciel de feu, font clore, au sein d'une humidit nergique, les plantes gigantesques et les animaux redoutables. J'tais repos des fatigues subies, je me sentais dou d'une force incommensurable, j'tais fier d'apporter le dsordre et la mort tous ces faibles qui semblaient me braver. D'un coup d'aile, je rasais toute une contre ; d'un souffle, j'abattais toute une fort, et je sentais en moi une joie aveugle, enivre, la joie d'tre plus fort que toutes les forces de la nature.
Tout coup un parfum passa en moi comme par une aspiration inconnue mes organes, et, surpris d'une sensation si nouvelle, je m'arrtai pour m'en rendre compte. Je vis alors pour la premire fois un tre qui tait apparu sur la terre en mon absence, un tre frais, dlicat, imperceptible, la rose !
Je fondis sur elle pour l'craser. Elle plia, se coucha sur l'herbe et me dit :
- Prends piti ! je suis si belle et si douce ! respire-moi, tu m'pargneras.
Je la respirai et une ivresse soudaine abattit ma fureur. Je me couchai sur l'herbe et je m'endormis auprs d'elle.
Quand je m'veillai, la rose s'tait releve et se balanait mollement, berce par mon haleine apaise.
- Sois mon ami, me dit-elle. Ne me quitte plus. Quand tes ailes terribles sont plies, je t'aime et te trouve beau. Sans doute tu es le roi de la fort. Ton souffle adouci est un chant dlicieux. Reste avec moi, ou prends-moi avec toi, afin que j'aille voir de plus prs le soleil et les nuages.
Je mis la rose dans mon sein et je m'envolai avec elle. Mais bientt il me sembla qu'elle se fltrissait ; alanguie, elle ne pouvait plus me parler ; son parfum, cependant, continuait me charmer, et moi, craignant de l'anantir, je volais doucement, je caressais la cime des arbres, j'vitais le moindre choc. Je remontai ainsi avec prcaution jusqu'au palais de nues sombres o m'attendait mon pre.
- Que veux-tu ? me dit-il, et pourquoi as-tu laiss debout cette fort que je vois encore sur les rivages de l'Inde ? Retourne l'exterminer au plus vite.
- Oui, rpondis-je en lui montrant la rose, mais laisse-moi te confier ce trsor que je veux sauver.
- Sauver ! s'cria-t-il en rugissant de colre ; tu veux sauver quelque chose ?
Et, d'un souffle, il arracha de ma main la rose, qui disparut dans l'espace en semant ses ptales fltries.
Je m'lanai pour ressaisir au moins un vestige ; mais le roi, irrit et implacable, me saisit mon tour, me coucha, la poitrine sur mon genou, et, avec violence, m'arracha mes ailes, dont les plumes allrent dans l'espace rejoindre les feuilles disperses de la rose.
- Misrable enfant, me dit-il, tu as connu la piti, tu n'es plus mon fils. Va-t'en rejoindre sur la terre le funeste esprit de la vie qui me brave, nous verrons s'il fera de toi quelque chose, prsent que, grce moi, tu n'es plus rien.
Et, me lanant dans les abmes du vide, il m'oublia jamais.
Je roulai jusqu' la clairire et me trouvai ananti ct de la rose, plus riante et plus embaume que jamais.
- Quel est ce prodige ? Je te croyais morte et je te pleurais. As-tu le don de renatre aprs la mort ?
- Oui, rpondit-elle, comme toutes les cratures que l'esprit de vie fconde. Vois ces boutons qui m'environnent. Ce soir, j'aurai perdu mon clat et je travaillerai mon renouvellement, tandis que mes soeurs te charmeront de leur beaut et te verseront les parfums de leur journe de fte. Reste avec nous ; n'es-tu pas notre compagnon et notre ami ?
J'tais si humili de ma dchance, que j'arrosais de mes larmes cette terre laquelle je me sentais jamais riv. L'esprit de la vie sentit mes pleurs et s'en mut. Il m'apparut sous la forme d'un ange radieux et me dit :
- Tu as connu la piti, tu as eu piti de la rose, je veux avoir piti de toi. Ton pre est puissant, mais je le suis plus que lui, car il peut dtruire et, moi, je peux crer.
En parlant ainsi, l'tre brillant me toucha et mon corps devint celui d'un bel enfant avec un visage semblable au coloris de la rose. Des ailes de papillon sortirent de mes paules et je me mis voltiger avec dlices.
- Reste avec les fleurs, sous le frais abri des forts, me dit la fe. A prsent, ces dmes de verdure te cacheront et te protgeront. Plus tard, quand j'aurai vaincu la rage des lments, tu pourras parcourir la terre, o tu seras bni par les hommes et chant par les potes. - Quant toi, rose charmante qui, la premire as su dsarmer la fureur par la beaut, sois le signe de la future rconciliation des forces aujourd'hui ennemies de la nature. Tu seras aussi l'enseignement des races futures, car ces races civilises voudront faire servir toutes choses leurs besoins. Mes dons les plus prcieux, la grce, la douceur et la beaut risqueront de leur sembler d'une moindre valeur que la richesse et la force. Apprends-leur, aimable rose, que la plus grande et la plus lgitime puissance est celle qui charme et rconcilie. Je te donne ici un titre que les sicles futurs n'oseront pas t'ter. Je te proclame reine des fleurs ; les royauts que j'institue sont divines et n'ont qu'un moyen d'action, le charme.
Depuis ce jour, j'ai vcu en paix avec le ciel, chri des hommes, des animaux et des plantes ; ma libre et divine origine me laisse le choix de rsider o il me plat mais je suis trop l'ami de la terre et le serviteur de la vie laquelle mon souffle bienfaisant contribue, pour quitter cette terre chrie o mon premier et ternel amour me retient. Oui mes chres petites, je suis le fidle amant de la rose et par consquent votre frre et votre ami.
- En ce cas, s'crirent toutes les petites roses de l'glantier, donne-nous le bal et rjouissons-nous en chantant les louanges de madame la reine, la rose cent feuilles de l'Orient.
Le zphyr agita ses jolies ailes et ce fut au-dessus de ma tte une danse effrne, accompagne de frlements de branches et de claquement de feuilles en guise de timbales et de castagnettes : il arriva bien quelques petites folles de dchirer leur robe de bal et de semer leurs ptales dans mes cheveux ; mais elles n'y firent pas attention et dansrent de plus belle en chantant :
- Vive la belle rose dont la douceur a vaincu le fils des orages ! vive le bon zphyr qui est rest l'ami des fleurs !
Quand je racontai mon prcepteur ce que j'avais entendu, il dclara que j'tais malade et qu'il fallait m'administrer un purgatif. Mais ma grand'mre m'en prserva en lui disant :
- Je vous plains si vous n'avez jamais entendu ce que disent les roses. Quant moi, je regrette le temps o je l'entendais. C'est une facult de l'enfance. Prenez garde de confondre les facults avec les maladies !



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3-Princesse au petit pois



Il y avait une fois un prince qui voulait pouser une princesse
vritable. Il fit donc le tour du monde pour en trouver une, et,
la vrit, les princesses ne manquaient pas, mais il ne pouvait
jamais tre sr que c'taient de vraies princesses. Il finit par
rentrer chez lui, bien afflig de n'avoir pas trouv ce qu'il dsirait.

Un soir, il faisait un temps horrible, les clairs se croisaient, le
tonnerre grondait, la pluie tombait torrents, c'tait pouvantable.
Quelqu'un frappa la porte du chteau, et le vieux roi s'empressa
d'ouvrir.
C'tait une princesse !
Mais grand Dieu, comme la pluie et l'orage l'avaient arrange !
L'eau ruisselait de ses cheveux et de ses vtements, entrait par
la pointe de ses souliers, et sortait par le talon. Nanmoins, elle
se donna pour une vritable princesse.
- C'est ce que nous saurons bientt, pensa la vieille reine.
Sans rien dire, la vieille reine entra dans la chambre o dormirait
la princesse. Elle ta toute la literie de la couche destine la
princesse et mit un petit pois au fond du lit. Ensuite, elle prit vingt
matelas, qu'elle tendit sur le pois et encore vingt dredons qu'elle
entassa par-dessus les matelas.
Le lendemain, on demanda la princesse comment elle avait
dormi.
- Bien mal ! rpondit-elle. C'est peine si j'ai ferm les yeux de
..toute la nuit ! Dieu sait ce qu'il y avait dans le lit ! C'tait quelque
..chose de dur qui m'a rendu la peau toute violette. Quel supplice !
A cette rponse, on reconnut que c'tait une vritable princesse,
puisqu'elle avait senti un pois travers vingt matelas et vingt dre-
dons. Quelle femme, sinon une princesse, pouvait avoir la peau
aussi dlicate ? Le prince, bien convaincu que c'tait une prin-
cesse, la prit pour pouse, et le pois fut plac au muse, o il
doit tre encore, moins qu'un amateur ne l'ait enlev.
Voil une histoire aussi vritable que la princesse!

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4-La petite sirne



Au large dans la mer, l'eau est bleue comme les ptales du plus beau bleuet et transparente comme le plus pur cristal; mais elle est si profonde qu'on ne peut y jeter l'ancre et qu'il faudrait mettre l'une sur l'autre bien des tours d'glise pour que la dernire merge la surface. Tout en bas, les habitants des ondes ont leur demeure.
Mais n'allez pas croire qu'il n'y a l que des fonds de sable nu blanc, non il y pousse les arbres et les plantes les plus tranges dont les tiges et les feuilles sont si souples qu'elles ondulent au moindre mouvement de l'eau. On dirait qu'elles sont vivantes. Tous les poissons, grands et petits, glissent dans les branches comme ici les oiseaux dans l'air.
A l'endroit le plus profond s'lve le chteau du Roi de la Mer. Les murs en sont de corail et les hautes fentres pointues sont faites de l'ambre le plus transparent, mais le toit est en coquillages qui se ferment ou s'ouvrent au passage des courants. L'effet en est ferique car dans chaque coquillage il y a des perles brillantes dont une seule serait un ornement splendide sur la couronne d'une reine.
Le Roi de la Mer tait veuf depuis de longues annes, sa vieille maman tenait sa maison. C'tait une femme d'esprit, mais fire de sa noblesse; elle portait douze hutres sa queue, les autres dames de qualit n'ayant droit qu' six. Elle mritait du reste de grands loges et cela surtout parce qu'elle aimait infiniment les petites princesses de la mer, filles de son fils. Elles taient six enfants charmantes, mais la plus jeune tait la plus belle de toutes, la peau fine et transparente tel un ptale de rose blanche, les yeux bleus comme l'ocan profond ... mais comme toutes les autres, elle n'avait pas de pieds, son corps se terminait en queue de poisson.
Le chteau tait entour d'un grand jardin aux arbres rouges et bleu sombre, aux fruits rayonnants comme de l'or, les fleurs semblaient de feu, car leurs tiges et leurs ptales pourpres ondulaient comme des flammes. Le sol tait fait du sable le plus fin, mais bleu comme le soufre en flammes. Surtout cela planait une trange lueur bleutre, on se serait cru trs haut dans l'azur avec le ciel au-dessus et en dessous de soi, plutt qu'au fond de la mer.
Par temps trs calme, on apercevait le soleil comme une fleur de pourpre, dont la corolle irradiait des faisceaux de lumire.
Chaque princesse avait son carr de jardin o elle pouvait bcher et planter son gr, l'une donnait sa corbeille de fleurs la forme d'une baleine, l'autre prfrait qu'elle figurt une sirne, mais la plus jeune fit la sienne toute ronde comme le soleil et n'y planta que des fleurs clatantes comme lui.
C'tait une singulire enfant, silencieuse et rflchie. Tandis que ses surs ornaient leurs jardinets des objets les plus disparates tombs de navires naufrags, elle ne voulut, en dehors des fleurs rouges comme le soleil de l- haut, qu'une statuette de marbre, un charmant jeune garon taill dans une pierre d'une blancheur pure, et choue, par suite d'un naufrage, au fond de la mer. Elle planta prs de la statue un saule pleureur rouge qui grandit merveille. Elle n'avait pas de plus grande joie que d'entendre parler du monde des humains. La grand-mre devait raconter tout ce qu'elle savait des bateaux et des villes, des hommes et des btes et, ce qui l'tonnait le plus, c'est que l- haut, sur la terre, les fleurs eussent un parfum, ce qu'elles n'avaient pas au fond de la mer, et que la fort y ft verte et que les poissons voltigeant dans les branches chantassent si dlicieusement que c'en tait un plaisir. C'taient les oiseaux que la grand-mre appelait poissons, autrement les petites filles ne l'auraient pas comprise, n'ayant jamais vu d'oiseaux.
- Quand vous aurez vos quinze ans, dit la grand-mre, vous aurez la permission de monter la surface, de vous asseoir au clair de lune sur les rochers et de voir passer les grands vaisseaux qui naviguent et vous verrez les forts et les villes, vous verrez !
Au cours de l'anne, l'une des surs eut quinze ans et comme elles se suivaient toutes un an de distance, la plus jeune devait attendre cinq grandes annes avant de pouvoir monter du fond de la mer.
Mais chacune promettait aux plus jeunes de leur raconter ce qu'elle avait vu de plus beau ds le premier jour, grand-mre n'en disait jamais assez leur gr, elles voulaient savoir tant de choses !
Aucune n'tait plus impatiente que la plus jeune, justement celle qui avait le plus longtemps attendre, la silencieuse, la pensive ...
Que de nuits elle passait debout la fentre ouverte, scrutant la sombre eau bleue que les poissons battaient de leurs nageoires et de leur queue. Elle apercevait la lune et les toiles plus ples il est vrai travers l'eau, mais plus grandes aussi qu' nos yeux. Si parfois un nuage noir glissait au-dessous d'elles, la petite savait que c'tait une baleine qui nageait dans la mer, ou encore un navire portant de nombreux hommes, lesquels ne pensaient srement pas qu'une adorable petite sirne, l, tout en bas, tendait ses fines mains blanches vers la quille du bateau.
Vint le temps o l'ane des princesses eut quinze ans et put monter la surface de la mer.
A son retour, elle avait mille choses raconter mais le plus grand plaisir, disait-elle, tait de s'tendre au clair de lune sur un banc de sable par une mer calme et de voir, tout prs de la cte, la grande ville aux lumires scintillantes comme des centaines d'toiles, d'entendre la musique et tout ce vacarme des voitures et des gens, d'apercevoir tant de tours d'glises et de clochers, d'entendre sonner les cloches. Justement, parce qu'elle ne pouvait y aller, c'tait de cela qu'elle avait le plus grand dsir. Oh! comme la plus jeune sur l'coutait passionnment, et depuis lors, le soir, lorsqu'elle se tenait prs de la fentre ouverte et regardait en haut travers l'eau sombre et bleue, elle pensait la grande ville et ses rumeurs, et il lui semblait entendre le son des cloches descendant jusqu' elle.

L'anne suivante, ce fut le tour de la troisime sur. Elle tait la plus hardie de toutes, aussi remonta-t-elle le cours d'un large fleuve qui se jetait dans la mer. Elle vit de jolies collines vertes couvertes de vignes, des chteaux et des fermes apparaissaient au milieu des forts, elle entendait les oiseaux chanter et le soleil ardent l'obligeait souvent plonger pour rafrachir son visage brlant.
Dans une petite anse, elle rencontra un groupe d'enfants qui couraient tout nus et barbotaient dans l'eau. Elle aurait aim jouer avec eux, mais ils s'enfuirent effrays, et un petit animal noir - c'tait un chien, mais elle n'en avait jamais vu - aboya si frocement aprs elle qu'elle prit peur et nagea vers le large.
La quatrime n'tait pas si tmraire, elle resta au large et raconta que c'tait l prcisment le plus beau. On voyait des lieues autour de soi et le ciel, au-dessus, semblait une grande cloche de verre. Elle avait bien vu des navires, mais de trs loin, ils ressemblaient de grandes mouettes, les dauphins avaient fait des culbutes et les immenses baleines avaient fait jaillir l'eau de leurs narines, des centaines de jets d'eau.
Vint enfin le tour de la cinquime sur. Son anniversaire se trouvait en hiver, elle vit ce que les autres n'avaient pas vu. La mer tait toute verte, de- ci de-l flottaient de grands icebergs dont chacun avait l'air d'une perle.
Elle tait monte sur l'un d'eux et tous les voiliers s'cartaient effrays de l'endroit o elle tait assise, ses longs cheveux flottant au vent, mais vers le soir les nuages obscurcirent le ciel, il y eut des clairs et du tonnerre, la mer noire levait trs haut les blocs de glace scintillant dans le zigzag de la foudre. Sur tous les bateaux, on carguait les voiles dans l'angoisse et l'inquitude, mais elle, assise sur l'iceberg flottant, regardait la lame bleue de l'clair tomber dans la mer un instant illumine.
La premire fois que l'une des surs mergeait la surface de la mer, elle tait toujours enchante de la beaut, de la nouveaut du spectacle, mais, devenues des filles adultes, lorsqu'elles taient libres d'y remonter comme elles le voulaient, cela leur devenait indiffrent, elles regrettaient leur foyer et, au bout d'un mois, elles disaient que le fond de la mer c'tait plus beau et qu'on tait si bien chez soi !
Lorsque le soir les surs, se tenant par le bras, montaient travers l'eau profonde, la petite dernire restait toute seule et les suivait des yeux ; elle aurait voulu pleurer, mais les sirnes n'ont pas de larmes et n'en souffrent que davantage.
- Hlas ! que n'ai-je quinze ans ! soupirait-elle. Je sais que moi j'aimerais le monde de l-haut et les hommes qui y construisent leurs demeures.
- Eh bien, tu vas chapper notre autorit, lui dit sa grand-mre, la vieille reine douairire. Viens, que je te pare comme tes surs. Elle mit sur ses cheveux une couronne de lys blancs dont chaque ptale tait une demi-perle et elle lui fit attacher huit hutres sa queue pour marquer sa haute naissance.
- Cela fait mal, dit la petite.
- Il faut souffrir pour tre belle, dit la vieille.
Oh! que la petite aurait aim secouer d'elle toutes ces parures et dposer cette lourde couronne! Les fleurs rouges de son jardin lui seyaient mille fois mieux, mais elle n'osait pas prsent en changer.
-Au revoir, dit-elle, en s'levant aussi lgre et brillante qu'une bulle travers les eaux.
Le soleil venait de se coucher lorsqu'elle sortit sa tte la surface, mais les nuages portaient encore son reflet de rose et d'or et, dans l'atmosphre tendre, scintillait l'toile du soir, si douce et si belle! L'air tait pur et frais, et la mer sans un pli.
Un grand navire trois mts se trouvait l, une seule voile tendue, car il n'y avait pas le moindre souffle de vent, et tous la ronde sur les cordages et les vergues, les matelots taient assis. On faisait de la musique, on chantait, et lorsque le soir s'assombrit, on alluma des centaines de lumires de couleurs diverses. On et dit que flottaient dans l'air les drapeaux de toutes les nations.
La petite sirne nagea jusqu' la fentre du salon du navire et, chaque fois qu'une vague la soulevait, elle apercevait travers les vitres transparentes une runion de personnes en grande toilette. Le plus beau de tous tait un jeune prince aux yeux noirs ne paraissant gure plus de seize ans. C'tait son anniversaire, c'est pourquoi il y avait grande fte.
Les marins dansaient sur le pont et lorsque Le jeune prince y apparut, des centaines de fuses montrent vers le ciel et clatrent en clairant comme en plein jour. La petite sirne en fut tout effraye et replongea dans l'eau, mais elle releva bien vite de nouveau la tte et il lui parut alors que toutes les toiles du ciel tombaient sur elle. Jamais elle n'avait vu pareille magie embrase. De grands soleils flamboyants tournoyaient, des poissons de feu s'lanaient dans l'air bleu et la mer paisible rflchissait toutes ces lumires. Sur le navire, il faisait si clair qu'on pouvait voir le moindre cordage et naturellement les personnes. Que le jeune prince tait beau, il serrait les mains la ronde, tandis que la musique s'levait dans la belle nuit !
Il se faisait tard mais la petite sirne ne pouvait dtacher ses regards du bateau ni du beau prince. Les lumires colores s'teignirent, plus de fuses dans l'air, plus de canons, seulement, dans le plus profond de l'eau un sourd grondement. Elle flottait sur l'eau et les vagues la balanaient, en sorte qu'elle voyait l'intrieur du salon. Le navire prenait de la vitesse, l'une aprs l'autre on larguait les voiles, la mer devenait houleuse, de gros nuages parurent, des clairs sillonnrent au loin le ciel. Il allait faire un temps pouvantable ! Alors, vite les matelots replirent les voiles. Le grand navire roulait dans une course folle sur la mer dmonte, les vagues, en hautes montagnes noires, dferlaient sur le grand mt comme pour l'abattre, le bateau plongeait comme un cygne entre les lames et s'levait ensuite sur elles.
Les marins, eux, si la petite sirne s'amusait de cette course, semblaient ne pas la goter, le navire craquait de toutes parts, les pais cordages ployaient sous les coups. La mer attaquait. Bientt le mt se brisa par le milieu comme un simple roseau, le bateau prit de la bande, l'eau envahit la cale.
Alors seulement la petite sirne comprit qu'il y avait danger, elle devait elle- mme se garder des poutres et des paves tourbillonnant dans l'eau.
Un instant tout fut si noir qu'elle ne vit plus rien et, tout coup, le temps d'un clair, elle les aperut tous sur le pont. Chacun se sauvait comme il pouvait. C'tait le jeune prince qu'elle cherchait du regard et, lorsque le bateau s'entrouvrit, elle le vit s'enfoncer dans la mer profonde.
Elle en eut d'abord de la joie la pense qu'il descendait chez elle, mais ensuite elle se souvint que les hommes ne peuvent vivre dans l'eau et qu'il ne pourrait atteindre que mort le chteau de son pre.
Non ! il ne fallait pas qu'il mourt ! Elle nagea au milieu des paves qui pouvaient l'craser, plongea profondment puis remonta trs haut au milieu des vagues, et enfin elle approcha le prince. Il n'avait presque plus la force de nager, ses bras et ses jambes dj s'immobilisaient, ses beaux yeux se fermaient, il serait mort sans la petite sirne.

Quand vint le matin, la tempte s'tait apaise, pas le moindre dbris du bateau n'tait en vue; le soleil se leva, rouge et tincelant et semblant ranimer les joues du prince, mais ses yeux restaient clos. La petite sirne dposa un baiser sur son beau front lev et repoussa ses cheveux ruisselants.
Elle voyait maintenant devant elle la terre ferme aux hautes montagnes bleues couvertes de neige, aux belles forts vertes descendant jusqu' la cte. Une glise ou un clotre s'levait l - elle ne savait au juste, mais un btiment.
Des citrons et des oranges poussaient dans le jardin et devant le portail se dressaient des palmiers. La mer creusait l une petite crique l'eau parfaitement calme, mais trs profonde, baignant un rivage rocheux couvert d'un sable blanc trs fin. Elle nagea jusque-l avec le beau prince, le dposa sur le sable en ayant soin de relever sa tte sous les chauds rayons du soleil.
Les cloches se mirent sonner dans le grand difice blanc et des jeunes filles traversrent le jardin. Alors la petite sirne s'loigna la nage et se cacha derrire quelque haut rcif mergeant de l'eau, elle couvrit d'cume ses cheveux et sa gorge pour passer inaperue et se mit observer qui allait venir vers le pauvre prince.
Une jeune fille ne tarda pas s'approcher, elle eut d'abord grand-peur, mais un instant seulement, puis elle courut chercher du monde. La petite sirne vit le prince revenir lui, il sourit tous la ronde, mais pas elle, il ne savait pas qu'elle l'avait sauv. Elle en eut grand-peine et lorsque le prince eut t port dans le grand btiment, elle plongea dsespre et retourna chez elle au palais de son pre.
Elle avait toujours t silencieuse et pensive, elle le devint bien davantage. Ses surs lui demandrent ce qu'elle avait vu l-haut, mais elle ne raconta rien.
Bien souvent le soir et le matin elle montait jusqu' la place o elle avait laiss le prince. Elle vit mrir les fruits du jardin et elle les vit cueillir, elle vit la neige fondre sur les hautes montagnes, mais le prince, elle ne le vit pas, et elle retournait chez elle toujours plus dsespre.
A la fin elle n'y tint plus et se confia l'une de ses surs. Aussitt les autres furent au courant, mais elles seulement et deux ou trois autres sirnes qui ne le rptrent qu' leurs amies les plus intimes. L'une d'elles savait qui tait le prince, elle avait vu aussi la fte bord, elle savait d'o il tait, o se trouvait son royaume.
- Viens, petite sur, dirent les autres princesses.
Et, s'enlaant, elles montrent en une longue chane vers la cte o s'levait le chteau du prince.
Par les vitres claires des hautes fentres on voyait les salons magnifiques o pendaient de riches rideaux de soie et de prcieuses portires. Les murs s'ornaient, pour le plaisir des yeux, de grandes peintures. Dans la plus grande salle chantait un jet d'eau jaillissant trs haut vers la verrire du plafond.
Elle savait maintenant o il habitait et elle revint souvent, le soir et la nuit. Elle s'avanait dans l'eau bien plus prs du rivage qu'aucune de ses surs n'avait os le faire, oui, elle entra mme dans l'troit canal passant sous le balcon de marbre qui jetait une longue ombre sur l'eau et l elle restait regarder le jeune prince qui se croyait seul au clair de lune.
Bien des nuits, lorsque les pcheurs taient en mer avec leurs torches, elle les entendit dire du bien du jeune prince, elle se rjouissait de lui avoir sauv la vie lorsqu'il roulait demi mort dans les vagues. Elle songeait au poids de sa tte sur sa jeune poitrine et de quels fervents baisers elle l'avait couvert. Lui ne savait rien de tout cela, il ne pouvait mme pas rver d'elle.
De plus en plus elle en venait chrir les humains, de plus en plus elle dsirait pouvoir monter parmi eux, leur monde, pensait-elle, tait bien plus vaste que le sien. Ne pouvaient-ils pas sur leurs bateaux sillonner les mers, escalader les montagnes bien au-dessus des nuages et les pays qu'ils possdaient ne s'tendaient-ils pas en forts et champs bien au-del de ce que ses yeux pouvaient saisir ?
Elle voulait savoir tant de choses pour lesquelles ses surs n'avaient pas toujours de rponses, c'est pourquoi elle interrogea sa vieille grand-mre, bien informe sur le monde d'en haut, comme elle appelait fort justement les pays au-dessus de la mer.
- Si les hommes ne se noient pas, demandait la petite sirne, peuvent-ils vivre toujours et ne meurent-ils pas comme nous autres ici au fond de la mer ?
- Si, dit la vieille, il leur faut mourir aussi et la dure de leur vie est mme plus courte que la ntre. Nous pouvons atteindre trois cents ans, mais lorsque nous cessons d'exister ici nous devenons cume sur les flots, sans mme une tombe parmi ceux que nous aimons. Nous n'avons pas d'me immortelle, nous ne reprenons jamais vie, pareils au roseau vert qui, une fois coup, ne reverdit jamais.
Les hommes au contraire ont une me qui vit ternellement, qui vit lorsque leur corps est retourn en poussire. Elle s'lve dans l'air limpide jusqu'aux toiles scintillantes.
De mme que nous mergeons de la mer pour voir les pays des hommes, ils montent vers des pays inconnus et pleins de dlices que nous ne pourrons voir jamais.
- Pourquoi n'avons-nous pas une me ternelle ? dit la petite, attriste ; je donnerais les centaines d'annes que j'ai vivre pour devenir un seul jour un tre humain et avoir part ensuite au monde cleste !
- Ne pense pas tout cela, dit la vieille, nous vivons beaucoup mieux et sommes bien plus heureux que les hommes l-haut.
- Donc, il faudra que je meure et flotte comme cume sur la mer et n'entende jamais plus la musique des vagues, ne voit plus les fleurs ravissantes et le rouge soleil. Ne puis-je rien faire pour gagner une vie ternelle ?
- Non, dit la vieille, moins que tu sois si chre un homme que tu sois pour lui plus que pre et mre, qu'il s'attache toi de toutes ses penses, de tout son amour, qu'il fasse par un prtre mettre sa main droite dans la tienne en te promettant fidlit ici-bas et dans l'ternit. Alors son me glisserait dans ton corps et tu aurais part au bonheur humain. Il te donnerait une me et conserverait la sienne. Mais cela ne peut jamais arriver. Ce qui est ravissant ici dans la mer, ta queue de poisson, il la trouve trs laide l-haut sur la terre. Ils n'y entendent rien, pour tre beau, il leur faut avoir deux grossires colonnes qu'ils appellent des jambes.
La petite sirne soupira et considra sa queue de poisson avec dsespoir.
- Allons, un peu de gaiet, dit la vieille, nous avons trois cents ans pour sauter et danser, c'est un bon laps de temps. Ce soir il y a bal la cour. Il sera toujours temps de sombrer dans le nant.
Ce bal fut, il est vrai, splendide, comme on n'en peut jamais voir sur la terre. Les murs et le plafond, dans la grande salle, taient d'un verre pais, mais clair. Plusieurs centaines de coquilles roses et vert pr taient ranges de chaque ct et jetaient une intense clart de feu bleue qui illuminait toute la salle et brillait travers les murs de sorte que la mer, au-dehors, en tait tout illumine. Les poissons innombrables, grands et petits, nageaient contre les murs de verre, luisants d'cailles pourpre ou tincelants comme l'argent et l'or.
Au travers de la salle coulait un large fleuve sur lequel dansaient tritons et sirnes au son de leur propre chant dlicieux. La voix de la petite sirne tait la plus jolie de toutes, on l'applaudissait et son cur en fut un instant clair de joie car elle savait qu'elle avait la plus belle voix sur terre et sous l'onde.
Mais trs vite elle se reprit penser au monde au-dessus d'elle, elle ne pouvait oublier le beau prince ni son propre chagrin de ne pas avoir comme lui une me immortelle. C'est pourquoi elle se glissa hors du chteau de son pre et, tandis que l tout tait chants et gaiet, elle s'assit, dsespre, dans son petit jardin. Soudain elle entendit le son d'un cor venant vers elle travers l'eau.
- Il s'embarque sans doute l-haut maintenant, celui que j'aime plus que pre et mre, celui vers lequel vont toutes mes penses et dans la main de qui je mettrais tout le bonheur de ma vie. J'oserais tout pour les gagner, lui et une me immortelle. Pendant que mes surs dansent dans le chteau de mon pre, j'irai chez la sorcire marine, elle m'a toujours fait si peur, mais peut-tre pourra-t-elle me conseiller et m'aider!
Alors la petite sirne sortit de son jardin et nagea vers les tourbillons mugissants derrire lesquels habitait la sorcire. Elle n'avait jamais t de ce ct o ne poussait aucune fleur, aucune herbe marine, il n'y avait l rien qu'un fond de sable gris et nu s'tendant jusqu'au gouffre. L'eau y bruissait comme une roue de moulin, tourbillonnait et arrachait tout ce qu'elle pouvait atteindre et l'entranait vers l'abme. Il fallait la petite traverser tous ces terribles tourbillons pour arriver au quartier o habitait la sorcire, et sur un long trajet il fallait passer au-dessus de vases chaudes et bouillonnantes que la sorcire appelait sa tourbire. Au-del s'levait sa maison au milieu d'une trange fort. Les arbres et les buissons taient des polypes, mi-animaux mi-plantes, ils avaient l'air de serpents aux centaines de ttes sorties de terre. Toutes les branches taient des bras, longs et visqueux, aux doigts souples comme des vers et leurs anneaux remuaient de la racine la pointe. Ils s'enroulaient autour de tout ce qu'ils pouvaient saisir dans la mer et ne lchaient jamais prise.
Debout dans la fort la petite sirne s'arrta tout effraye, son cur battait d'angoisse et elle fut sur le point de s'en retourner, mais elle pensa au prince, l'me humaine et elle reprit courage. Elle enroula, bien serrs autour de sa tte, ses longs cheveux flottants pour ne pas donner prise aux polypes, croisa ses mains sur sa poitrine et s'lana comme le poisson peut voler travers l'eau, au milieu des hideux polypes qui tendaient vers elle leurs bras et leurs doigts.
Elle arriva dans la fort un espace visqueux o s'battaient de grandes couleuvres d'eau montrant des ventres jauntres, affreux et gras. Au milieu de cette place s'levait une maison construite en ossements humains. La sorcire y tait assise et donnait manger un crapaud sur ses lvres, comme on donne du sucre un canari.
- Je sais bien ce que tu veux, dit la sorcire, et c'est bien bte de ta part ! Mais ta volont sera faite car elle t'apportera le malheur, ma charmante princesse. Tu voudrais te dbarrasser de ta queue de poisson et avoir sa place deux moignons pour marcher comme le font les hommes afin que le jeune prince s'prenne de toi, que tu puisses l'avoir, en mme temps qu'une me immortelle. A cet instant, la sorcire clata d'un rire si bruyant et si hideux que le crapaud et les couleuvres tombrent terre et grouillrent.
- Tu viens juste au bon moment, ajouta-t-elle, demain matin, au lever du soleil, je n'aurais plus pu t'aider avant une anne entire. Je vais te prparer un breuvage avec lequel tu nageras, avant le lever du jour, jusqu' la cte et l, assise sur la grve, tu le boiras. Alors ta queue se divisera et se rtrcira jusqu' devenir ce que les hommes appellent deux jolies jambes, mais cela fait mal, tu souffriras comme si la lame d'une pe te traversait. Tous, en te voyant, diront que tu es la plus ravissante enfant des hommes qu'ils aient jamais vue. Tu garderas ta dmarche aile, nulle danseuse n'aura ta lgret, mais chaque pas que tu feras sera comme si tu marchais sur un couteau effil qui ferait couler ton sang. Si tu veux souffrir tout cela, je t'aiderai.
- Oui, dit la petite sirne d'une voix tremblante en pensant au prince et son me immortelle.
- Mais n'oublie pas, dit la sorcire, que lorsque tu auras une apparence humaine, tu ne pourras jamais redevenir sirne, jamais redescendre auprs de tes surs dans le palais de ton pre. Et si tu ne gagnes pas l'amour du prince au point qu'il oublie pour toi son pre et sa mre, qu'il s'attache toi de toutes ses penses et demande au pasteur d'unir vos mains afin que vous soyez mari et femme, alors tu n'auras jamais une me immortelle. Le lendemain matin du jour o il en pouserait une autre, ton cur se briserait et tu ne serais plus qu'cume sur la mer.
- Je le veux, dit la petite sirne, ple comme une morte.
- Mais moi, il faut aussi me payer, dit la sorcire, et ce n'est pas peu de chose que je te demande. Tu as la plus jolie voix de toutes ici-bas et tu crois sans doute grce elle ensorceler ton prince, mais cette voix, il faut me la donner. Le meilleur de ce que tu possdes, il me le faut pour mon prcieux breuvage ! Moi, j'y mets de mon sang afin qu'il soit coupant comme une lame deux tranchants.
- Mais si tu prends ma voix, dit la petite sirne, que me restera-t-il ?
- Ta forme ravissante, ta dmarche aile et le langage de tes yeux, c'est assez pour sduire un cur d'homme. Allons, as-tu dj perdu courage ? Tends ta jolie langue, afin que je la coupe pour me payer et je te donnerai le philtre tout puissant.
- Qu'il en soit ainsi, dit la petite sirne, et la sorcire mit son chaudron sur le feu pour faire cuire la drogue magique.
- La propret est une bonne chose, dit-elle en rcurant le chaudron avec les couleuvres dont elle avait fait un nud.
Elle s'gratigna le sein et laissa couler son sang pais et noir. La vapeur s'levait en silhouettes tranges, terrifiantes. A chaque instant la sorcire jetait quelque chose dans le chaudron et la mixture se mit bouillir, on et cru entendre pleurer un crocodile. Enfin le philtre fut point, il tait clair comme l'eau la plus pure !
- Voil, dit la sorcire et elle coupa la langue de la petite sirne. Muette, elle ne pourrait jamais plus ni chanter, ni parler.
- Si les polypes essayent de t'agripper, lorsque tu retourneras travers la fort, jette une seule goutte de ce breuvage sur eux et leurs bras et leurs doigts se briseront en mille morceaux.
La petite sirne n'eut pas le faire, les polypes reculaient effrays en voyant le philtre lumineux qui brillait dans sa main comme une toile. Elle traversa rapidement la fort, le marais et le courant mugissant. Elle tait devant le palais de son pre. Les lumires taient teintes dans la grande salle de bal, tout le monde dormait srement, et elle n'osa pas aller auprs des siens maintenant qu'elle tait muette et allait les quitter pour toujours. Il lui sembla que son cur se brisait de chagrin. Elle se glissa dans le jardin, cueillit une fleur du parterre de chacune de ses surs, envoya de ses doigts mille baisers au palais et monta travers l'eau sombre et bleue de la mer. Le soleil n'tait pas encore lev lorsqu'elle vit le palais du prince et gravit les degrs du magnifique escalier de marbre. La lune brillait merveilleusement claire. La petite sirne but l'pre et brlante mixture, ce fut comme si une pe deux tranchants fendait son tendre corps, elle s'vanouit et resta tendue comme morte. Lorsque le soleil resplendit au-dessus des flots, elle revint elle et ressentit une douleur aigu. Mais devant elle, debout, se tenait le jeune prince, ses yeux noirs fixs si intensment sur elle qu'elle en baissa les siens et vit qu' la place de sa queue de poisson disparue, elle avait les plus jolies jambes blanches qu'une jeune fille pt avoir. Et comme elle tait tout fait nue, elle s'enveloppa dans sa longue chevelure.
Le prince demanda qui elle tait, comment elle tait venue l, et elle leva vers lui doucement, mais tristement, ses grands yeux bleus puis qu'elle ne pouvait parler.
Alors il la prit par la main et la conduisit au palais. A chaque pas, comme la sorcire l'en avait prvenue, il lui semblait marcher sur des aiguilles pointues et des couteaux aiguiss, mais elle supportait son mal. Sa main dans la main du prince, elle montait aussi lgre qu'une bulle et lui-mme et tous les assistants s'merveillrent de sa dmarche gracieuse et ondulante.
On lui fit revtir les plus prcieux vtements de soie et de mousseline, elle tait au chteau la plus belle, mais elle restait muette. Des esclaves ravissantes, pares de soie et d'or, venaient chanter devant le prince et ses royaux parents. L'une d'elles avait une voix plus belle encore que les autres. Le prince l'applaudissait et lui souriait, alors une tristesse envahit la petite sirne, elle savait qu'elle-mme aurait chant encore plus merveilleusement et elle pensait : Oh! si seulement il savait que pour rester prs de lui, j'ai renonc ma voix tout jamais !
Puis les esclaves commencrent excuter au son d'une musique admirable, des danses lgres et gracieuses. Alors la petite sirne, levant ses beaux bras blancs, se dressa sur la pointe des pieds et dansa avec plus de grce qu'aucune autre. Chaque mouvement rvlait davantage le charme de tout son tre et ses yeux s'adressaient au cur plus profondment que le chant des esclaves.
Tous en taient enchants et surtout le prince qui l'appelait sa petite enfant trouve.
Elle continuait danser et danser mais chaque fois que son pied touchait le sol, C'tait comme si elle avait march sur des couteaux aiguiss. Le prince voulut l'avoir toujours auprs de lui, il lui permit de dormir devant sa porte sur un coussin de velours.
Il lui fit faire un habit d'homme pour qu'elle pt le suivre cheval. Ils chevauchaient travers les bois embaums o les branches vertes lui battaient les paules, et les petits oiseaux chantaient dans le frais feuillage. Elle grimpa avec le prince sur les hautes montagnes et quand ses pieds si dlicats saignaient et que les autres s'en apercevaient, elle riait et le suivait l- haut d'o ils admiraient les nuages dfilant au-dessous d'eux comme un vol d'oiseau migrateur partant vers des cieux lointains.
La nuit, au chteau du prince, lorsque les autres dormaient, elle sortait sur le large escalier de marbre et, debout dans l'eau froide, elle rafrachissait ses pieds brlants. Et puis, elle pensait aux siens, en bas, au fond de la mer.
Une nuit elle vit ses surs qui nageaient enlaces, elles chantaient tristement et elle leur fit signe. Ses surs la reconnurent et lui dirent combien elle avait fait de peine tous. Depuis lors, elles lui rendirent visite chaque soir, une fois mme la petite sirne aperut au loin sa vieille grand-mre qui depuis bien des annes n'tait monte travers la mer et mme le roi, son pre, avec sa couronne sur la tte. Tous deux lui tendaient le bras mais n'osaient s'approcher au- tant que ses surs.
De jour en jour, elle devenait plus chre au prince ; il l'aimait comme on aime un gentil enfant tendrement chri, mais en faire une reine ! Il n'en avait pas la moindre ide, et c'est sa femme qu'il fallait qu'elle devnt, sinon elle n'aurait jamais une me immortelle et, au matin qui suivrait le jour de ses noces, elle ne serait plus qu'cume sur la mer.
- Ne m'aimes-tu pas mieux que toutes les autres ? semblaient dire les yeux de la petite sirne quand il la prenait dans ses bras et baisait son beau front.
- Oui, tu m'es la plus chre, disait le prince, car ton cur est le meilleur, tu m'est la plus dvoue et tu ressembles une jeune fille une fois aperue, mais que je ne retrouverai sans doute jamais. J'tais sur un vaisseau qui fit naufrage, les vagues me jetrent sur la cte prs d'un temple desservi par quelques jeunes filles ; la plus jeune me trouva sur le rivage et me sauva la vie. Je ne l'ai vue que deux fois et elle est la seule que j'eusse pu aimer d'amour en ce monde, mais toi tu lui ressembles, tu effaces presque son image dans mon me puisqu'elle appartient au temple. C'est ma bonne toile qui t'a envoye moi. Nous ne nous quitterons jamais.
" Hlas ! il ne sait pas que c'est moi qui ai sauv sa vie ! pensait la petite sirne. Je l'ai port sur les flots jusqu' la fort prs de laquelle s'lve le temple, puis je me cachais derrire l'cume et regardais si personne ne viendrait. J'ai vu la belle jeune fille qu'il aime plus que moi. "
La petite sirne poussa un profond soupir. Pleurer, elle ne le pouvait pas.
- La jeune fille appartient au lieu saint, elle n'en sortira jamais pour retourner dans le monde, ils ne se rencontreront plus, moi, je suis chez lui, je le vois tous les jours, je le soignerai, je l'adorerai, je lui dvouerai ma vie.
Mais voil qu'on commence murmurer que le prince va se marier, qu'il pouse la ravissante jeune fille du roi voisin, que c'est pour cela qu'il arme un vaisseau magnifique ... On dit que le prince va voyager pour voir les Etats du roi voisin, mais c'est plutt pour voir la fille du roi voisin et une grande suite l'accompagnera ... Mais la petite sirne secoue la tte et rit, elle connat les penses du prince bien mieux que tous les autres.
- Je dois partir en voyage, lui avait-il dit. Je dois voir la belle princesse, mes parents l'exigent, mais m'obliger la ramener ici, en faire mon pouse, cela ils n'y russiront pas, je ne peux pas l'aimer d'amour, elle ne ressemble pas comme toi la belle jeune fille du temple. Si je devais un jour choisir une pouse ce serait plutt toi, mon enfant trouve qui ne dis rien, mais dont les yeux parlent.
Et il baisait ses lvres rouges, jouait avec ses longs cheveux et posait sa tte sur son cur qui se mettait rver de bonheur humain et d'une me immortelle.
- Toi, tu n'as srement pas peur de la mer, ma petite muette chrie ! lui dit-il lorsqu'ils montrent bord du vaisseau qui devait les conduire dans le pays du roi voisin.
Il lui parlait de la mer temptueuse et de la mer calme, des tranges poissons des grandes profondeurs et de ce que les plongeurs y avaient vu. Elle souriait de ce qu'il racontait, ne connaissait-elle pas mieux que quiconque le fond de l'ocan? Dans la nuit, au clair de lune, alors que tous dormaient bord, sauf le marin au gouvernail, debout prs du bastingage elle scrutait l'eau limpide, il lui semblait voir le chteau de son pre et, dans les combles, sa vieille grand- mre, couronne d'argent sur la tte, cherchant des yeux travers les courants la quille du bateau. Puis ses surs arrivrent la surface, la regardant tristement et tordant leurs mains blanches. Elle leur fit signe, leur sourit, voulut leur dire que tout allait bien, qu'elle tait heureuse, mais un mousse s'approchant, les surs replongrent et le garon demeura persuad que cette blancheur aperue n'tait qu'cume sur l'eau.
Le lendemain matin le vaisseau fit son entre dans le port splendide de la capitale du roi voisin. Les cloches des glises sonnaient, du haut des tours on soufflait dans les trompettes tandis que les soldats sous les drapeaux flottants prsentaient les armes.
Chaque jour il y eut fte; bals et rceptions se succdaient mais la princesse ne paraissait pas encore. On disait qu'elle tait leve au loin, dans un couvent o lui taient enseignes toutes les vertus royales.
Elle vint, enfin !
La petite sirne tait fort impatiente de juger de sa beaut. Il lui fallut reconnatre qu'elle n'avait jamais vu fille plus gracieuse. Sa peau tait douce et ple et derrire les longs cils deux yeux fidles, d'un bleu sombre, souriaient. C'tait la jeune fille du temple ...
- C'est toi ! dit le prince, je te retrouve - toi qui m'as sauv lorsque je gisais comme mort sur la grve ! Et il serra dans ses bras sa fiance rougissante. Oh ! je suis trop heureux, dit-il la petite sirne. Voil que se ralise ce que je n'eusse jamais os esprer. Toi qui m'aimes mieux que tous les autres, tu te rjouiras de mon bonheur.
La petite sirne lui baisait les mains, mais elle sentait son cur se briser. Ne devait-elle pas mourir au matin qui suivrait les noces ? Mourir et n'tre plus qu'cume sur la mer !
Des hrauts parcouraient les rues cheval proclamant les fianailles. Bientt toutes les cloches des glises sonnrent, sur tous les autels des huiles parfumes brlaient dans de prcieux vases d'argent, les prtres balancrent les encensoirs et les poux se tendirent la main et reurent la bndiction de l'vque.
La petite sirne, vtue de soie et d'or, tenait la trane de la marie mais elle n'entendait pas la musique sacre, ses yeux ne voyaient pas la crmonie sainte, elle pensait la nuit de sa mort, tout ce qu'elle avait perdu en ce monde.
Le soir mme les poux s'embarqurent aux salves des canons, sous les drapeaux flottants.
Au milieu du pont, une tente d'or et de pourpre avait t dresse, garnie de coussins moelleux o les poux reposeraient dans le calme et la fracheur de la nuit.
Les voiles se gonflrent au vent et le bateau glissa sans effort et sans presque se balancer sur la mer limpide. La nuit venue on alluma des lumires de toutes les couleurs et les marins se mirent danser.
La petite sirne pensait au soir o, pour la premire fois, elle avait merg de la mer et avait aperu le mme faste et la mme joie. Elle se jeta dans le tourbillon de la danse, ondulant comme ondule un cygne pourchass et tout le monde l'acclamait et l'admirait : elle n'avait jamais dans si divinement. Si des lames aigus transperaient ses pieds dlicats, elle ne les sentait mme pas, son cur tait meurtri d'une bien plus grande douleur. Elle savait qu'elle le voyait pour la dernire fois, lui, pour lequel elle avait abandonn les siens et son foyer, perdu sa voix exquise et souffert chaque jour d'indicibles tourments, sans qu'il en et connaissance. C'tait la dernire nuit o elle respirait le mme air que lui, la dernire fois qu'elle pouvait admirer cette mer profonde, ce ciel plein d'toiles.
La nuit ternelle, sans pense et sans rve, l'attendait, elle qui n'avait pas d'me et n'en pouvait esprer.
Sur le navire tout fut plaisir et rjouissance jusque bien avant dans la nuit. Elle dansait et riait mais la pense de la mort tait dans son cur. Le prince embrassait son exquise pouse qui caressait les cheveux noirs de son poux, puis la tenant son bras il l'amena se reposer sous la tente splendide.
Alors, tout fut silence et calme sur le navire. Seul veillait l'homme la barre. La petite sirne appuya ses bras sur le bastingage et chercha l'orient la premire lueur rose de l'aurore, le premier rayon du soleil qui allait la tuer.
Soudain elle vit ses surs apparatre au-dessus de la mer. Elles taient ples comme elle-mme, leurs longs cheveux ne flottaient plus au vent, on les avait coups.
- Nous les avons sacrifis chez la sorcire pour qu'elle nous aide, pour que tu ne meures pas cette nuit. Elle nous a donn un couteau. Le voici. Regarde comme il est aiguis ... Avant que le jour ne se lve, il faut que tu le plonges dans le cur du prince et lorsque son sang tout chaud tombera sur tes pieds, ils se runiront en une queue de poisson et tu redeviendras sirne. Tu pourras descendre sous l'eau jusque chez nous et vivre trois cents ans avant de devenir un peu d'cume sale. Hte-toi ! L'un de vous deux doit mourir avant l'aurore. Notre vieille grand-mre a tant de chagrin qu'elle a, comme nous, laiss couper ses cheveux blancs par les ciseaux de la sorcire. Tue le prince, et reviens-nous. Hte-toi ! Ne vois-tu pas dj cette trane rose l'horizon ? Dans quelques minutes le soleil se lvera et il te faudra mourir.
Un soupir trange monta leurs lvres et elles s'enfoncrent dans les vagues. La petite sirne carta le rideau de pourpre de la tente, elle vit la douce pouse dormant la tte appuye sur l'paule du prince. Alors elle se pencha et posa un baiser sur le beau front du jeune homme. Son regard chercha le ciel de plus en plus envahi par l'aurore, puis le poignard pointu, puis nouveau le prince, lequel, dans son sommeil, murmurait le nom de son pouse qui occupait seule ses penses, et le couteau trembla dans sa main. Alors, tout coup, elle le lana au loin dans les vagues qui rougirent l'endroit o il toucha les flots comme si des gouttes de sang jaillissaient la surface. Une dernire fois, les yeux voils, elle contempla le prince et se jeta dans la mer o elle sentit son corps se dissoudre en cume.
Maintenant le soleil surgissait majestueusement de la mer. Ses rayons tombaient doux et chauds sur l'cume glace et la petite sirne ne sentait pas la mort. Elle voyait le clair soleil et, au-dessus d'elle, planaient des centaines de charmants tres transparents. A travers eux, elle apercevait les voiles blanches du navire, les nuages roses du ciel, leurs voix taient mlodieuses, mais si immatrielles qu'aucune oreille terrestre ne pouvait les capter, pas plus qu'aucun regard humain ne pouvait les voir. Sans ailes, elles flottaient par leur seule lgret travers l'espace. La petite sirne sentit qu'elle avait un corps comme le leur, qui s'levait de plus en plus haut au-dessus de l'cume.
- O vais-je ? demanda-t-elle. Et sa voix, comme celle des autres tres, tait si immatrielle qu'aucune musique humaine ne peut l'exprimer.
- Chez les filles de l'air, rpondirent-elles. Une sirne n'a pas d'me immortelle, ne peut jamais en avoir, moins de gagner l'amour d'un homme. C'est d'une volont trangre que dpend son existence ternelle. Les filles de l'air n'ont pas non plus d'me immortelle, mais elles peuvent, par leurs bonnes actions, s'en crer une. Nous nous envolons vers les pays chauds o les effluves de la peste tuent les hommes, nous y soufflons la fracheur. Nous rpandons le parfum des fleurs dans l'atmosphre et leur arme porte le rconfort et la gurison. Lorsque durant trois cents ans nous nous sommes efforces de faire le bien, tout le bien que nous pouvons, nous obtenons une me immortelle et prenons part l'ternelle flicit des hommes. Toi, pauvre petite sirne, tu as de tout cur cherch le bien comme nous, tu as souffert et support de souffrir, tu t'es hausse jusqu'au monde des esprits de l'air, maintenant tu peux toi-mme, par tes bonnes actions, te crer une me immortelle dans trois cents ans.Alors, la petite sirne leva ses bras transparents vers le soleil de Dieu et, pour la premire fois, des larmes montrent ses yeux.
Sur le bateau, la vie et le bruit avaient repris, elle vit le prince et sa belle pouse la chercher de tous cts, elle les vit fixer tristement leurs regards sur l'cume dansante , comme s'ils avaient devin qu'elle s'tait prcipite dans les vagues. Invisible elle baisa le front de l'poux, lui sourit et avec les autres filles de l'air elle monta vers les nuages roses qui voguaient dans l'air.
- Dans trois cents ans, nous entrerons ainsi au royaume de Dieu.
- Nous pouvons mme y entrer avant, murmura l'une d'elles. Invisibles nous pntrons dans les maisons des hommes o il y a des enfants et, chaque fois que nous trouvons un enfant sage, qui donne de la joie ses parents et mrite leur amour, Dieu raccourcit notre temps d'preuve.
Lorsque nous voltigeons travers la chambre et que de bonheur nous sourions, l'enfant ne sait pas qu'un an nous est soustrait sur les trois cents, mais si nous trouvons un enfant cruel et mchant, il nous faut pleurer de chagrin et chaque larme ajoute une journe notre temps d'preuve.

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5-Cendrillon



Il tait une fois un gentilhomme qui pousa en secondes noces une femme, la plus hautaine et la plus fire qu'on et jamais vue. Elle avait deux filles de son humeur, et qui lui ressemblaient en toutes choses. Le mari avait de son ct une jeune fille, mais d'une douceur et d'une bont sans exemple; elle tenait cela de sa mre, qui tait la meilleure personne du monde.

Les noces ne furent pas plus tt faites, que la belle-mre fit clater sa mauvaise humeur; elle ne put souffrir les bonnes qualits de cette jeune enfant, qui rendaient ses filles encore plus hassables. Elle la chargea des plus viles occupations de la maison : c'tait elle qui nettoyait la vaisselle et les montes, qui frottait la chambre de madame, et celles de mesdemoiselles ses filles. Elle couchait tout en haut de la maison, dans un grenier, sur une mchante paillasse, pendant que ses surs taient dans des chambres parquetes, o elles avaient des lits des plus la mode, et des miroirs o elles se voyaient depuis les pieds jusqu' la tte. La pauvre fille souffrait tout avec patience, et n'osait s'en plaindre son pre qui l'aurait gronde, parce que sa femme le gouvernait entirement.

Lorsqu'elle avait fait son ouvrage, elle s'en allait au coin de la chemine, et s'asseoir dans les cendres, ce qui faisait qu'on l'appelait communment dans le logis Cucendron. La cadette, qui n'tait pas si malhonnte que son ane, l'appelait Cendrillon; cependant Cendrillon, avec ses mchants habits, ne laissait pas d'tre cent fois plus belle que ses surs, quoique vtues trs magnifiquement.

Il arriva que le fils du roi donna un bal, et qu'il y invita toutes les personnes de qualit : nos deux demoiselles en furent aussi invites, car elles faisaient grande figure dans le pays. Les voil bien aises et bien occupes choisir les habits et les coiffures qui leur siraient le mieux; nouvelle peine pour Cendrillon, car c'tait elle qui repassait le linge de ses surs et qui godronnait leurs manchettes : on ne parlait que de la manire dont on s'habillerait.
-"Moi, dit l'ane, je mettrai mon habit de velours rouge et ma garniture d'Angleterre."
-" Moi, dit la cadette, je n'aurai que ma jupe ordinaire; mais par contre, je mettrai mon manteau fleurs d'or, et ma barrire de diamants, qui n'est pas des plus indiffrentes."
On envoya chercher la bonne coiffeuse, pour dresser les cornettes deux rangs, et on fit acheter des mouches de la bonne faiseuse : elles appelrent Cendrillon pour lui demander son avis, car elle avait bon got. Cendrillon les conseilla le mieux du monde, et s'offrit mme les coiffer; ce qu'elles voulurent bien. En les coiffant, elles lui disaient :
-"Cendrillon, serais-tu bien aise d'aller au bal ?"
-" Hlas, mesdemoiselles, vous vous moquez de moi, ce n'est pas l ce qu'il me faut."
-" Tu as raison, on rirait bien si on voyait un Cucendron aller au bal."
Une autre que Cendrillon les aurait coiffes de travers; mais elle tait bonne, et elle les coiffa parfaitement bien. Elles furent prs de deux jours sans manger, tant elles taient emplies de joie. On rompit plus de douze lacets force de les serrer pour leur rendre la taille plus menue, et elles taient toujours devant leur miroir. Enfin l'heureux jour arriva, on partit, et Cendrillon les suivit des yeux le plus longtemps qu'elle put; lorsqu'elle ne les vit plus, elle se mit pleurer. Sa marraine, qui la vit tout en pleurs, lui demanda ce qu'elle avait :
-"Je voudrais bien... je voudrais bien..."
Elle pleurait si fort qu'elle ne put achever. Sa marraine, qui tait fe, lui dit :
-"Tu voudrais bien aller au bal, n'est-ce pas ?
-" Hlas oui" dit Cendrillon en soupirant.
-" H bien, seras-tu bonne fille ?" dit sa marraine, je t'y ferai aller.
Elle la mena dans sa chambre, et lui dit :
-"Va dans le jardin et apporte-moi une citrouille."

Cendrillon alla aussitt cueillir la plus belle qu'elle put trouver, et la porta sa marraine, ne pouvant deviner comment cette citrouille pourrait la faire aller au bal. Sa marraine la creusa, et n'ayant laiss que l'corce, la frappa de sa baguette, et la citrouille fut aussitt change en un beau carrosse tout dor. Ensuite elle alla regarder dans sa souricire, o elle trouva six souris toutes en vie ; elle dit Cendrillon de lever un peu la trappe de la souricire, et chaque souris qui sortait, elle lui donnait un coup de sa baguette, et la souris tait aussitt change en un beau cheval; ce qui fit un bel attelage de six chevaux, d'un beau gris de souris pommel. Comme elle tait en peine de quoi elle ferait un cocher :
-"Je vais voir, dit Cendrillon, s'il n'y a point quelque rat dans la ratire, nous en ferons un cocher."
-" Tu as raison, dit sa marraine " va voir."
Cendrillon lui apporta la ratire, o il y avait trois gros rats. La fe en prit un d'entre les trois, cause de sa matresse barbe, et l'ayant touch, il fut chang en un gros cocher, qui avait une des plus belles moustaches qu'on ait jamais vues. Ensuite elle lui dit :
-"Va dans le jardin, tu y trouveras six lzards derrire l'arrosoir, apporte-les-moi."
Elle ne les eut pas plus tt apports, que la marraine les changea en six laquais, qui montrent aussitt derrire le carrosse avec leurs habits chamarrs, et qui s'y tenaient accrochs, comme s'ils n'eussent fait autre chose toute leur vie. La fe dit alors
Cendrillon :
-"H bien, voil de quoi aller au bal, n'es-tu pas bien aise ?
-" Oui, mais est-ce que j'irai comme a avec mes vilains habits ?"
Sa marraine ne fit que la toucher avec sa baguette, et en mme temps ses habits furent changs en des habits de drap d'or et d'argent tout chamarrs de pierreries; elle lui donna ensuite une paire de pantoufles de verre, les plus jolies du monde. Quand elle fut ainsi pare, elle monta en carrosse; mais sa marraine lui recommanda instamment de ne pas dpasser minuit, l'avertissant que si elle demeurait au bal un moment de plus, son carrosse redeviendrait citrouille, ses chevaux des souris, ses laquais des lzards, et que ses vieux habits reprendraient leur premire forme. Elle promit sa marraine qu'elle ne manquerait pas de sortir du bal avant minuit.

Elle part, ne se sentant pas de joie. Le fils du roi, qu'on alla avertir qu'il venait d'arriver une grande princesse qu'on ne connaissait point, courut la recevoir; il lui donna la main la descente du carrosse, et la mena dans la salle o tait la compagnie. Il se fit alors un grand silence; on cessa de danser, et les violons ne jourent plus, tant on tait attentif contempler les grandes beauts de cette inconnue. On n'entendait qu'un bruit confus :
-"Ha, qu'elle est belle !"
Le roi mme, tout vieux qu'il tait, ne lassait pas de la regarder, et de dire tout bas la reine qu'il y avait longtemps qu'il n'avait vu une si belle et si aimable dame. Toutes les dames taient attentives considrer sa coiffure et ses habits, pour en avoir ds le lendemain de semblables, pourvu qu'il se trouvt des toffes assez belles, et des ouvriers assez habiles.

Le fils du roi la mit la place d'honneur, et ensuite la prit pour la mener danser : elle dansa avec tant de grce, qu'on l'admira encore davantage. On apporta une fort belle collation, dont le jeune prince ne mangea point, tant il tait occup la contempler. Elle alla s'asseoir auprs de ses surs, et leur fit mille honntets : elle leur fit part des oranges et des citrons que le Prince lui avait donns, ce qui les tonna fort, car elles ne la connaissaient point. Lorsqu'elles causaient ainsi, Cendrillon entendit sonner onze heures trois quarts : elle fit aussitt une grande rvrence la compagnie, et s'en alla le plus vite qu'elle put.

Ds qu'elle fut arrive, elle alla trouver sa marraine, et aprs l'avoir remercie, elle lui dit qu'elle souhaiterait bien aller encore le lendemain au bal, parce que le fils du roi l'en avait prie. Comme elle tait occupe raconter sa marraine tout ce qui s'tait pass au bal, les deux surs frapprent la porte; Cendrillon alla leur ouvrir :
-"Que vous avez mis longtemps revenir !" leur dit-elle en billant, en se frottant les yeux, et en s'tendant comme si elle n'et fait que de se rveiller; elle n'avait cependant pas eu envie de dormir depuis qu'elles s'taient quittes.
-"Si tu tais venue au bal, lui dit une de ses surs, tu ne t'y serais pas ennuye : il y est venu la plus belle princesse, la plus belle qu'on puisse jamais voir; elle nous a fait mille civilits, elle nous a donn des oranges et des citrons."

Cendrillon ne se sentait pas de joie : elle leur demanda le nom de cette princesse; mais elles lui rpondirent qu'on ne la connaissait pas, que le fils du roi en tait fort en peine, et qu'il donnerait toutes choses au monde pour savoir qui elle tait. Cendrillon sourit et leur dit :
-"Elle tait donc bien belle ? Mon Dieu, que vous tes heureuses, ne pourrais-je point la voir ? Hlas ! Mademoiselle Javotte, prtez-moi votre habit jaune que vous mettez tous les jours."
-" Vraiment, dit Mademoiselle Javotte, " je suis de cet avis ! Prtez votre habit un vilain Cucendron comme cela, il faudrait que je fusse bien folle."

Cendrillon s'attendait bien ce refus, et elle en fut bien aise, car elle aurait t grandement embarrasse si sa sur et bien voulu lui prter son habit.Le lendemain les deux surs furent au bal, et Cendrillon aussi, mais encore plus pare que la premire fois. Le fils du roi fut toujours auprs d'elle, et ne cessa de lui conter des douceurs; la jeune demoiselle ne s'ennuyait point, et oublia ce que sa marraine lui avait recommand; de sorte qu'elle entendit sonner le premier coup de minuit, lorsqu'elle ne croyait pas qu'il ft encore onze heures : elle se leva et s'enfuit aussi lgrement qu'aurait fait une biche. Le prince la suivit, mais il ne put l'attraper; elle laissa tomber une de ses pantoufles de verre, que le prince ramassa bien soigneusement. Cendrillon arriva chez elle bien essouffle, sans carrosse, sans laquais, et avec ses mchants habits, rien ne lui tant rest de toute sa magnificence qu'une de ses petites pantoufles, la pareille de celle qu'elle avait laisse tomber. On demanda aux gardes de la porte du palais s'ils n'avaient point vu sortir une princesse; ils dirent qu'ils n'avaient vu sortir personne, qu'une jeune fille fort mal vtue, et qui avait plus l'air d'une paysanne que d'une demoiselle.

Quand ses deux surs revinrent du bal, Cendrillon leur demanda si elles s'taient encore bien diverties, et si belle dame y avait t. Elles lui dirent que oui, mais qu'elle s'tait enfuie lorsque minuit avait sonn, et si promptement qu'elle avait laiss tomber une de ses petites pantoufles de verre, la plus jolie du monde; que le fils du roi l'avait ramasse, et qu'il n'avait fait que la regarder pendant tout le reste du bal, et qu'assurment il tait fort amoureux de la belle dame qui appartenait la petite pantoufle. Elles dirent vrai, car peu de jours aprs, le fils du roi fit publier son de trompe qu'il pouserait celle dont le pied serait bien juste la pantoufle. On commena l'essayer aux princesses, ensuite aux duchesses, et toute la cour, mais inutilement. On la porta chez les deux surs, qui firent tout leur possible pour faire entrer leur pied dans la pantoufle, mais elles ne purent en venir bout. Cendrillon qui les regardait, et qui reconnut sa pantoufle, dit en riant :
-"Que je voie si elle ne me serait pas bonne !"
Ses surs se mirent rire et se moquer d'elle. Le gentilhomme qui faisait l'essai de la pantoufle, ayant regard attentivement Cendrillon, et la trouvant fort belle, dit que cela tait juste, et qu'il avait ordre de l'essayer toutes les filles. Il fit asseoir Cendrillon, et approchant la pantoufle de son petit pied, il vit qu'elle y entrait sans peine, et qu'elle y tait juste comme de cire. L'tonnement des deux surs fut grand, mais plus grand encore quand Cendrillon tira de sa poche l'autre petite pantoufle qu'elle mit son pied. L-dessus arriva la marraine qui, ayant donn un coup de sa baguette sur les habits de Cendrillon, les fit devenir encore plus magnifiques que tous les autres.

Alors ses deux surs la reconnurent pour la belle dame qu'elles avaient vue au bal. Elles se jetrent ses pieds pour lui demander pardon de tous les mauvais traitements qu'elles lui avaient fait souffrir. Cendrillon les releva, et leur dit, en les embrassant, qu'elle leur pardonnait de bon cur, et qu'elle les priait de l'aimer bien toujours. On la mena chez le jeune prince, pare comme elle tait : il la trouva encore plus belle que jamais, et peu de jours aprs il l'pousa. Cendrillon, qui tait aussi bonne que belle, fit loger ses deux surs au palais, et les maria ds le jour mme deux grands seigneurs de la cour.


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